Barthélémy Toguo
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Barthélémy Toguo interviewé par Samantha Longhi,
Parisart.Com

Barthélémy Toguo, artiste camerounais, vit en france depuis de longues années. Son travail de portée universelle est très régulièrement diffusé de par le monde. Sa sensibilité et la multiplicité de ses medias en font aujourd’hui un artiste reconnu sur la scène française.

Samantha Longhi : Les acteurs de l’art contemporain français aiment beaucoup parler des artistes étrangers vivant et travaillant en France. Anne de Villepoix, ta galeriste, expose elle-même un certain nombre d’artistes dans ce cas, comme Yann Pei Ming par exemple. Penses-tu que cela a pu favoriser ton succès ?
Barthélémy Toguo : Je ne pense pas que le fait d’être un artiste étranger travaillant en France ait vraiment facilité ma carrière. Je crois que c’est le travail, le travail et encore le travail qui est la clef. Si je vivais dans un autre pays et que mon travail ait mûri de jour en jour et qu’il ait acquis sa force, il aurait été accepté et j’aurais eu la même reconnaissance.
On ne me désigne pas pour faire une expo parce qu’on désire regrouper des étrangers. S’il y a eu des expositions thématiques qui ont été organisées ces derniers temps et que j’ai été choisi, je crois que c’est en premier lieu pour mon travail, même si, dans certains cas, mon statut d’étranger a également compté.
Dans le milieu de l’art contemporain, en tant qu’artiste venu d’Afrique, je ne participe pas à une exposition juste parce qu’il faut y être. Je me pose toujours la question «pourquoi je suis invité?», est-ce pour participer à ce que l’on appelle la «globalisation», est-ce parce que je suis Africain? est-ce pour mon travail ?…
De ce fait, j’ai accepté de faire partie de l’exposition «Africa Remix» qui regroupait les Africains à Beaubourg. Il ne faut pas oublier que l’exposition «Sensation» (en 1997 à Londres) présentait la nouvelle scène artistique anglaise, que le Whitney présente tous les deux ans la nouvelle scène américaine.

Tu as commencé par faire tes études artistiques à l’École des Beaux-Arts d’Abidjan, puis à Grenoble et à Kunstakademie de Düsseldorf. Peut-on parler de ton œuvre protéiforme — dessin, aquarelle, sculpture, céramique, performances — comme étant empreinte de métissage culturel ?
Je pense que mon travail est principalement inspiré par la Vie et ses ressentis. Ceci étant, mes différents voyages ont également nourri mon travail. En effet, le fait que je sois né au Cameroun, que je sois allé en Côte d’Ivoire faire ma formation artistique, puis à Grenoble et enfin à Düsseldorf, vivre dans ces endroits et être en perpétuel mouvement, a influencé mes choix artistiques. J’essaie de représenter la Vie avec ses plaisirs, ses souffrances, ses angoisses, ses violences, autant de ressentis universels qui touchent l’Homme quel que soit son origine.

Ce sont tes aquarelles que le public identifie le plus facilement à ton travail aujourd’hui.
Il y a cinq ans, on disait cela de mes performances à l’instar de Transit, travail sur la problématique qu’un étranger peut rencontrer aux frontières dans les aéroports, les gares, les lieux de passages.
Plus tard, j’ai voulu montrer au public que j’avais aussi développé un travail graphique. Lorsqu’on m’invitait alors à exposer, je tenais à montrer mes dessins, mes aquarelles, mes œuvres au stylo à bille, au crayon à papier. Il était important pour moi de montrer autre chose pour ne pas rester cantonné à une série de performances, mêmes si ces dernières étaient très appréciées. J’ai donc arrêté les performances en 1999 afin de montrer la diversité de mon travail.
Cela dit, je peux encore en faire car je n’ai pas vraiment de medium fixe. Lorsque j’ai une idée, je cherche avant tout comment l’illustrer et à l’aide de quel medium. Si je pense que la vidéo va m’aider à l’exprimer, je vais utiliser la vidéo. Si je pense que la sculpture en plâtre, en pierre ou en résine va m’aider, je serai sculpteur. Si je pense que c’est la représentation théâtrale avec des acteurs criant sur scène qui est la plus appropriée pour exprimer la tristesse, les pleurs, les larmes physiques ou la jouissance extrême, je vais partir à la recherche de comédiens. De même, si j’ai une idée et que je considère le dessin comme le seul medium pouvant m’amener à l’exprimer à travers une série de 60, 100 ou 200 dessins, je me mets au dessin.
Je ne suis pas ce que le milieu de l’art contemporain a tendance à vouloir imposer en affirmant que ce qui est contemporain, ou ce qui ne l’est pas, à savoir si le dessin ou la sculpture est dépassé. Je fais ce que je ressens car j’ai envie de m’exprimer. Aucun medium n’est dépassé. Cela dépend de ce que l’on en fait et de ce que l’on représente.
Ceux qui pensent par exemple que la vidéo reste le medium le plus novateur se trompent; la vidéo a presque cent ans d’âge. On doit arrêter de décrier certains media. C’est pourquoi mes artistes de référence sont Alpha Blondy, Kippenberger, Carolee Schneemann, les actionnistes viennois, Dieter Roth, Robert Filliou, Rose-Marie Trockel, qui n’hésite pas de faire de la broderie, ou comme Jeff Koons qui fait de la céramique.

Ce qui touche le plus dans ton travail, et c’est particulièrement prégnant dans tes aquarelles, c’est le corps, et une certaine dimension universelle.
Exactement, ce corps, qui est beau, est présent dans ces aquarelles que j’ai eu l’occasion de montrer durant ces deux dernières années à Paris. Ces dessins ont d’abord une dimension esthétique tout en exprimant différents ressentis, que ce corps soit noir, blanc ou jaune, du Nord ou du Sud. Cette beauté provient également du medium utilisé, l’aquarelle, fluide, qui se dilue. Parfois je place des additifs sur ces corps, des aiguilles qui viennent sublimer la douleur, douleur de plus en plus exprimée par le mouvement des corps, leur position accidentelle. Cette dimension universelle est renforcée par la présence d’animaux, de végétaux, de fleurs que l’on n’associe à aucun territoire.

Il y a une aquarelle présentée au Palais de Tokyo dans l’exposition «Notre Histoire» qui amène à une dimension très importante de ton travail: l’engagement politique et social. Cela reste toujours très présent dans ton œuvre bien que tu aies arrêté les performances.
Les performances étaient le résultat plastique d’une idée. Cela veut dire que je peux continuer mon travail dans une direction politique, mais avec un rendu différent comme la sculpture ou le dessin. La politique subsiste car c’est pour moi un thème important, présent au quotidien, même si on n’est pas militant.
Il y a une autre dimension qui est le regard porté par l’artiste sur des décisions internationales ou locales. Actuellement le monde bouge et un artiste ne peut pas rester insensible, surtout dans mon cas. Je résume mon travail dans la citation de Kant: «L’art n’est pas une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes». Je ne fais pas de l’art juste pour satisfaire mon nombril. Mon travail va vers les gens, leur donne la parole, observe leur manière de vivre, et les fait rêver.

Tu avoueras quand même qu’il est assez rare de voir dans l’art contemporain des artistes ayant envie de faire passer un message politique.
Je suis né en Afrique, je suis Camerounais et je vois la situation politique corrompue du continent africain qui ne favorise pas l’accès à la vraie démocratie. En tant qu’artiste, je dois dire des choses, provoquer des choses jusqu’à les concrétiser comme construire un centre d’art au Cameroun par exemple. Mon rôle d’artiste va de la représentation plastique jusqu’aux actes. La situation politique et sociale dans le reste du monde et en France est également au cœur de ma réflexion….

Tu es le seul à avoir voulu traiter les événements de novembre 2005.
Je ne pense pas être le seul. Cependant, il m’a paru important de donner la parole à ces gens qui étaient au cœur de la crise. C’est ce que j’ai fait dans ma série de cartes postales illustrées «Head Above Water III».

Quelle a été ta démarche pour cette œuvre ?
C’est un projet qui a débuté en 2004. C’est dans mon atelier au moment de la préparation de mon exposition monographique au Palais de Tokyo que j’ai eu envie de donner la parole aux gens qui avaient envie et besoin de s’exprimer.
Au lieu de me concentrer sur mon exposition, j’ai voulu partir en Afghanistan, la situation à Kaboul était à ce moment-là très instable et je n’ai pas pu partir au dernier moment. J’ai changé de destination et je suis allé en Yougoslavie. J’ai réuni mes cartes postales vierges et je suis parti au coeur de la Serbie à Câcak. J’ai d’abord fait des portraits anonymes sur ces cartes, puis je les ai données dans les écoles et dans les rues en demandant aux habitants d’écrire leurs quotidiens, leurs attentes, leurs souhaits.
Ensuite je suis allé à Prishtina et Mitrovica. Les gens souffrent beaucoup dans ces enclaves et ont envie de s’exprimer sur leur situation. Le résultat a été montré au Palais de Tokyo deux semaines plus tard à l’occasion de mon exposition personnelle «The Sick Opera» (2004). J’ai eu envie de continuer ce projet. Deux mois après, je suis allé au Nigeria. La situation des habitants de ce pays est similaire à beaucoup d’autres pays d’Afrique, mais j’ai choisi le Nigeria. A peine arrivé à l’aéroport de Lagos, j’ai senti la souffrance et la misère. C’est une capitale de près de 20 millions d’habitants qui vivent dans une grande pauvreté.
Et ensuite, au moment des événements de novembre 2005 en France, je me suis dit que je devais y être. Je suis resté trois jours à Saint-Denis. Cela n’a pas été facile de s’intégrer car je ne suis pas du quartier, de la famille.
Je trouve ce projet intéressant car il permet aux gens de s’exprimer sans être jugés.

Et quelle est la prochaine étape de ce projet ?
Je ne construis pas les choses comme ça, mais il y a toutefois des étapes prévues: le Cambodge après la Guerre du Vietnam, Hiroshima pour les survivants de la bombe, le Darfour peut-être, Mexico pour sa violence, sa peur, Saint-Petersbourg — mais cela risque d’être très dur en raison de son racisme anti-noir. C’est un projet un peu comme les Transits, qui n’a pas vraiment de fin.
Les Transits ne portaient pas sur le délit de faciès, comme on a pu souvent le dire, mais sur les a priori et les clichés. Quand je prends un billet en première classe dans le Thalis en tenue d’éboueur de la Ville de Paris, j’introduis une situation peu fréquente au quotidien et j’ai envie de voir la réaction des gens. J’ai attendu que les passagers s’installent avant de regagner ma place. A peine suis-je entré, les gens assis autour de moi se sont levés pour s’asseoir plus loin. Le contrôleur, à hauteur de Aix-la-Chapelle, est venu vers moi et m’a demandé de descendre. Je voulais exprimer le racisme social et cette performance fut à ce moment-là mon moyen d’expression. Le comportement de ces gens ne procède pas de ma couleur de peau mais de ma tenue et de la fonction qu’elle appelle. La réaction aurait été la même si j’avais été blanc.

Après «Notre Histoire» au Palais de Tokyo, tu participes à la grande manifestation sur la scène française, «La Force de l’art», qu’organise le Ministère de la Culture au Grand Palais. Peux-tu nous donner un aperçu de ce que tu y présenteras ?
J’hésite encore entre des dessins et une série de photos-performances que je viens de réaliser en Espagne.

Quelle est ton opinion sur cette nouvelle mise en lumière de la scène artistique française ?
Comme je le disais tout à l’heure, «Young British Art» montre l’art anglais, l’art américain est au Whitney, la scène de Los Angeles à Beaubourg. Donc pourquoi pas en France ?…

Est-ce que c’est intéressant qu’il y ait une telle répétition de manifestations ?
Le Palais de Tokyo a fait une exposition d’artistes trentenaires alors que le Grand Palais présente des artistes de plusieurs générations. Ce sont deux manifestations différentes qui ont chacune leur légitimité, place et intérêts.

Et qu’en est-il du nombre de commissaires sur cette nouvelle exposition ?
Je n’ai pas d’avis sur le nombre de commissaires…

Quels sont tes projets ?
En juin, j’ai une exposition personnelle à Honk Hong à Art Statments, «Jet Lag in Honk Kong», au Mori Art Museum à Tokyo, et chez Michael Stevenson à Cape Town en Afrique du Sud.
Ensuite en septembre, je serai à la Biennale de Séville, au festival Biarritz Photo, «Pars Black» à Iwalewa, à Bayreuth, Allemagne, en octobre à Paris dans le quartier de la Goutte d’Or pour la Nuit Blanche et l’exposition Broken Memory au Musée des Arts derniers.
En 2007, une exposition monographique, «What’s Your Name?», au Musée d’Art Moderne de Saint-Étienne. Cette même année, je participerai au Skulptur Project, à Münster en Allemagne.
Mon grand projet reste «Bandjoun Station», le centre d’art que je construis personnellement avec mes propres moyens au Cameroun. C’est une réponse à l’échec des projets culturels sur le continent africain et une idée fondée sur le fait que l’art traditionnel africain se trouve en Occident.
De plus, c’est encore l’Occident qui achète la création africaine contemporaine et qui porte son regard sur notre production. J’ai donc eu envie de construire un lieu d’échange et de vie où les artistes africains, mais aussi internationaux, pourraient venir travailler et exposer. Ces artistes — critiques d’art, sociologues, chorégraphes, cinéastes, écrivains, plasticiens — devront présenter à l’issue de leur séjour leur projet qui sera en totale adéquation avec le lieu et la population locale.
Le bâtiment se tient sur cinq niveaux de 120 m2 chacun. La salle de conférence au sous-sol présentera des débats. Le rez-de-chaussée abritera une bibliothèque ouverte à tous pour stimuler l’envie de culture et l’ouverture d’esprit. Au premier étage, se tiendra une salle d’exposition temporaire, au deuxième étage une deuxième salle d’exposition temporaire et, au troisième niveau, sera exposée la collection permanente. Celle-ci sera constituée par des échanges avec les artistes africains pour qu’une partie de leur collection puisse rester sur le sol africain, mais aussi par des échanges avec des artistes internationaux afin d’éviter un effet de ghetto. La cour, elle, sera conçue comme une salle de spectacles à ciel ouvert et à côté, un bâtiment abritant douze ateliers-logements.
C’est un lieu international dont l’ouverture est prévue en 2007.

Traducciòn española : Santiago Borja
English translation : Laura

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